Epitaphe pour Borislav Horvat

 

Il s’en est aller au diable, c’est certain,

Ce vieillard maudit, emplit de fiel,

Peut-être le corps était-il sain,

Mais malsain sont des vieux les hotels.

 

Encore lycéen, il m’en souvient,

Son regard était dément, plein de bile,

Il me criait après, j’étais un chien,

Un gamin stupide et versatile.

 

Saisi d’ivresse à l’idée de la mort,

Il en parlait avec langueur et sans haine,

Comme s’il avait manquer le port,

Comme d’une perte de jeunesse, soudaine.

 

 

Réalité, variation première

 

Tu t’éveil auprès du corps que tu aimes.

Les chaussettes, le slip, la brosse à dent, la porte.

Tu regarde le corps que tu aimes.

Et cet amour est réel et il importe.

 

Alors que tu parts, tu ressens une douleur.

Pluie, bruissement d’étoffe, avant que tu ne sortes.

Alors que sans espoir tu  parts et ressens une douleur,

Cette douleur aussi est réelle, elle importe.

 

Tu t’en vas vers le monde, cette vie, ce réel,

L’ordre, ton Moi, les rues, le jour qui réconforte.

Tu t’en vas vers un monde où rien n’est réel,

Auquel tu n’apporteras rien qui importe.

 

 

Réalité, variation deuxième

 

Il aime ce sourire,  ces yeux, puis ce visage,

Et cet amour est réel.  D’un mot doux il brûle,

D’un baiser au front d’en recevoir l’hommage.

Mais cet amour est – un manège ridicule.

 

La réalité des regards, de la danse

Où se pourrait-elle en ce monde trouver,

Est-ce dans l’irréel des lèvres, de la panse,

Dans l’indifférence des blâmes, des baisers?

 

Quelle sagesse pourrait, quel poème, quelle mime

La place prendre d’une telle réalité,

D’un tel sentiment, puisqu’encore il les grime

Et essuie du nez des larmes inventées.

 

 

 

Réalité, variation troisième

 

On traversait un Belgrade qui n’existait pas,

A Autokomanda, des autocars inexistants faisaient halte,

A Kalenić, on vendait l’ombre des objets pour de l’argent que personne ne possédait,

On traversait des rues par lesquelles nulle part on ne pouvait aller

Ni revenir,

On marchait ainsi, ensemble, bien que seuls,

Car je n’étais pas et tu n’étais pas non plus,

Et c’est alors qu’on est passé à côté de nous,

Enlacés, réels, tels que nous ne sommes pas.

 

 

Elle dit: „Tu ne me connais pas“

 

La connaissance peut-elle en amour me donner un avantage, la connaissance

Est-elle son supérieur degré par rapport à la simple attirance?

Est-ce qu’un incomparable charme l’être aimé recèle

Qui à celui qui seul la connaissance, par-delà la beauté cherche, se révèle?

Mais la beauté sait-elle, alors que de soi la connaissance elle me refuse,

Quel serait son aspect aux yeux de l’amour, de la muse?

A-t-elle des pieds, des mains, un sourire et des cils,

De quoi sont faites ses lèvres, sur quoi repose son profil ?

La beauté sait-elle ce que l’amour découvre, si blême,

Où la beauté n’est-elle beauté qu’affranchie de la connaissance,

Tel un miroir limpide,

Quand à travers elle, sans peine, l’amour s’approche de soi-même.

 

 

Balade de la solitude

 

Les policiers m’ont cherché longtemps,

Ils on téléphoné à mes amis, sont allé d’appartement en appartement,

Pour au bout du compte me trouver sous un portique

Et m’apprendre qu’après le fracas et des freins le crissement

Ils t’ont ramené dans un sac en plastique.

 

Je donnais une fête,

Les amis venaient, prenaient place autour de l’âtre.

Ils étaient accompagnés de leurs femmes belles et quiètes.

Ils souffraient que du regard leurs rondeurs j’idolâtre.

On a veillé tard, en débattant, autour d’un verre.

C’est alors que le téléphone a sonné.  Ils m’appelaient pour m’apprendre

Que dans la boue, les roseaux, on t’avait découvert

Là où la Save méandre.

 

Dans ma tour d’ivoire on célébrait ma réussite,

On me flagornait, louangeait mon prestige social.

J’y répondais par un sourire, à seule fin de ne pas anéantir ce leurre.

C’est alors qu’on allumait les informations

Pour entendre :

Un cinglé t’avait mutilé dans le parc.

 

J’achetais des boissons chères,

En étaient meilleurs les divertissements,

De plus en plus m’enchantaient

Des convives inconnus, venus à l’improviste.

Le facteur vint aussi m’apportant ta lettre

De deux lignes : tu étais simplement

Morte de vieillesse.

 

Seul à présent, assis à la table, je feuillette de vieux livres

Puis éteins la lumière et pense en silence.

Alors que les accès de la toux se font plus douloureux, plus violents

Et que le jour touche à sa fin, la nuit je reste sans défense –

Je n’ai aucune nouvelle de toi depuis longtemps.

 

 

Les os d’Osiris

 

Chaussettes et serviettes éparpillés,

Pantalons et maillots, froissés et tachés,

Une seule fois usés et jetés sur le sol.

Nulle par son corps. Nul lambeau de chair.

 

Je ramasse et je lave, je les assemble par pairs,

Je lui repasse le manche (là sera sa main)

Je redresse l’oreiller (là sera sa tête)

 

 

Le prunier bleu

 

À l’intersection, au marché de Zeleni Venac,

À l’ombre, derrière le kiosque à journaux,

Pousse un petit prunier sauvage.

De jour, personne parmi les passants

Ne remarque sa présence,

Mais lorsque tombe le soir et que les rues se dépeuplent,

Il devient clair qu’il est de mèche avec les feux de signalisations

Qui régulent une circulation invisible.

 
traduit par Boris Lazić